Idées

Petites réflexions sur le piratage du jazz caribéen

le piratage du jazz caribéen

Samedi dernier, en fouillant rapidement sur le net pour voir ce que l’on disait de son dernier album, Gilles Rosine a eu une surprise de taille en constatant qu’il y avait eu plus de 20.000 téléchargements illégaux de « Madin’Extension ». Pour du jazz caribéen, on frise le disque d’or… mais l’argent ne rentre pas. Alors quoi ? Oui on peut crier au scandale, oui on peut faire appel à la bonne conscience des internautes (mais il est plus difficile d’atteindre leur portefeuille), oui on peut tenter d’alerter HADOPI mais avec peu d’espoir de renverser la vapeur – ou de récupérer l’argent… -. Je ne dis pas qu’il ne faut pas tenter de lutter contre le piratage, bien au contraire, et la majorité des professionnels du secteur s’y emploient, en essayant de nettoyer le web des fichiers illégaux (SACEM, SNEP, IFPI et j’en passe de nombreux). Cela s’apparente cependant un peu à tenter de retenir de l’eau dans un panier à salade… Se reposer dessus, en tous cas aujourd’hui, est suicidaire. Alors on peut peut-être essayer de prendre le problème dans l’autre sens.

Analysons un peu les choses. D’abord Gilles n’est pas un cas isolé, malheureusement, et même au contraire, c’est plutôt un cas général. On peut pleurer, mais n’empêche, c’est comme ça. Ensuite, ce n’est pas non plus vraiment une surprise dans la mesure où le piratage sur le net ne date pas de cette année. La surprise vient peut-être du fait qu’il s’agisse ici d’un genre disons mineur, le jazz caribéen, que l’on pourrait croire à l’abri car hors des canons des tubes du moment. Mais non, la règle s’applique à tous. Avec des différences de quantité – et s’il s’était agi de ragga ou de r’n’b on en serait peut-être à 200.000 ou plus…

Une chose est sûre, vouloir empêcher le piratage de façon ferme et définitive est une utopie. Cela fait des années que l’on vend légalement aux internautes les outils et les moyens pour surfer et télécharger de plus en plus vite, et tout d’un coup on essaie de leur dire que, mais au fait l’utilisation n’est pas légale ? Il fallait peut-être y réfléchir avant, non ? Tout le monde sait par ailleurs que HADOPI ne sert pas à grand chose (du moins en l’état actuel), si ce n’est à stimuler la recherche de solutions encore plus efficaces d’anonymat et de contournement sur Internet : impossibilité de surveiller la totalité des fichiers échangés, adaptation uniquement au peer-to-peer qui n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan des possibilités techniques offertes par le web aujourd’hui (et hors du web d’ailleurs), volet uniquement répressif avec en plus des questionnements sur la validité juridique des sanctions, de leur mise en œuvre etc. (oui, il y a les fameux « labs » de HADOPI, mais bon, franchement, vous y croyez, vous ?). Par ailleurs, la rapidité de développement de nouvelles solutions techniques de contournement n’a aucune commune mesure avec la vitesse d’adaptation et de mise en oeuvre d’une quelconque HADOPI. Enfin, petit rappel, il s’agit d’une loi française qui ne gère pas ce qui se passe ailleurs dans le monde, sur des marchés d’une autre taille, en Inde, en Chine, au Brésil…

Mais revenons aux artistes. Comme certains commentaires l’ont souligné sur la page FB où Gilles Rosine se plaint de ce vol, 20.000 téléchargements, c’est une sacrée renommée, inutilisée en l’occurrence, ce qui est dommage… Faisons l’hypothèse que le téléchargement illégal n’existe pas, pensez-vous que Gilles, avec toute l’amitié que je lui porte, aurait vendu 20.000 CD de jazz caribéen instrumental ? Même si j’aimerais que ce soit possible, je ne le pense pas. Raisonnablement dans ce créneau, on peut envisager un grand maximum de 3.000 disques et encore, au moins sur un an, avec une promo d’enfer aux Antilles et en métropole et avec une chanteuse sexy sur la couverture. C’est probablement encore moins en fait, mais bref… Donc on est largement au-dessus des ventes probables, mais on a bien la réalité de 20.000 téléchargements. Alors ? Ne fallait-il pas anticiper au montage du projet (et en fait, il n’est probablement pas trop tard) ? Avoir pris conscience que les modèles économiques de la musique ont profondément changé ces dernières années, en particulier à cause de ce qui est exposé ci-dessus (Chris Anderson – The Long Tail, Mike Masnick – the Future of Music Business Models) ? Aujourd’hui, vouloir protéger à 100% ce qui est copiable est impossible. En revanche 1- on peut utiliser ce piratage (au moins dans une certaine mesure) et 2- il faut vendre ce qui n’est PAS copiable ! Voici quelques pistes, un peu en vrac et certainement pas exhaustives :

  • Mettez vous-même votre musique en téléchargement sur une plateforme où vous pouvez choisir le prix de vente, très bas ou éventuellement même gratuit, en échange au moins d’une adresse mail. Et constituez-vous une mailing list d’auditeurs motivés, prêts à recevoir et lire votre newsletter et à vous suivre.
  • Sur cette plateforme, vendez plus que la musique. Ajoutez un livret détaillé, placez de la musique en haute qualité audio et non pas le tout venant des mp3 à 128kbps pour les auditeurs sans oreilles, ajoutez une photo originale…
  • Vendez des places de concert à tarif réduit à ces « pirates », proposez-leur la possibilité de vous rencontrer lors d’un prochain concert, n’importe quoi qui les rapprochera de vous, leur montrera que d’une certaine manière, comme mélomanes et fans, ils sont privilégiés.
  • Vendez physiquement des éditions limitées de votre musique, avec dédicace, avec un « truc en plus » qu’on ne peut pas trouver sur le net… je vous laisse avoir vos propres idées.
  • Faites la promotion de vos concerts, et là, en fin de soirée vous vendrez vos disques physiques dans les meilleures conditions possibles (public conquis et meilleure marge possible pour l’artiste puisque sans intermédiaire). L’expérience du concert n’est PAS copiable. D’ailleurs, je vous ferais remarquer que le disque et la reproduction strictement exacte de la musique ne sont qu’un avatar récent – une grosse centaine d’année – car avant cela, la musique, la vraie, celle de l’émotion a toujours été uniquement vivante, et jamais deux fois identique !
  • Soyez présents sur le net et les réseaux sociaux. Je veux dire, soyez-y VRAIMENT présents ! Pas seulement, j’ouvre une page FaceBook et c’est gagné. Non. Écrivez, discutez, répondez à vos fans. Là encore, vous « vendez » l’accès à vous, la proximité, le privilège (et oui, ça flatte, c’est la nature humaine, mais ce sont aussi souvent de vraies et belles rencontres avec de vrais amateurs).
  • Montez aussi un vrai site web « à l’ancienne », mais surtout à votre image, facile d’utilisation et où les décideurs et organisateurs de spectacles trouveront en un clic LA bonne information sur vous. N’oubliez pas que sur le net, vous êtes en concurrence directe avec le monde entier, pas seulement avec les gars du quartier… Donc vous êtes comparés au monde entier, ce qui oblige sinon à l’excellence, du moins au minimum au professionnalisme.
  • Aujourd’hui, c’est toute une école de pensée qui réfléchit autour de ces nouveaux concepts avec comme idée maitresse qu’il ne faut plus (seulement) vouloir vendre le contenu, mais gagner de l’attention et vendre l’accès au contenu (Gerd Leonhardt, The Future of MusicBorey Sok, Musique 2.0Andrew Dubber, New Music Strategies…) [comme toujours, à lire en sachant aussi prendre du recul].

Voilà quelques premières idées, et il y en a des dizaines d’autres dans le domaine. Les vôtres sont certainement encore meilleures et originales. Une chose est sûre, il n’est jamais trop tard pour se tourner vers elles. Par ailleurs elles ne sont pas exclusives et n’empêchent bien sûr pas de continuer à tenter de suivre l’ancien modèle en parallèle. Mais la philosophie générale consiste à transformer ces « pirates » motivés et mélomanes en fans actifs et porteurs de votre musique, en un noyau de public sur lequel vous pouvez compter. Le résultat devrait logiquement être une hausse du piratage de votre musique (si, si !), mais dont vous n’auriez que de moins en moins à vous soucier, puisque proportionnelle à une hausse de vos revenus. Ceci dit, il faut en être conscient, c’est un travail énorme, de tous les jours, souvent de fourmi et parfois un peu désespérant probablement, pour un résultat qui dans la majorité des cas sera acceptable mais pas mirobolant. C’est cependant à mon avis aujourd’hui, le seul qui prenne en compte les nouvelles règles du marché.

Faut-il pour autant oublier le côté légal ? Certainement pas ! En revanche, prendre les choses à rebrousse poil comme HADOPI et avec des outils inadaptés n’est pas la meilleure idée du moment (mais politiquement cela permet d’afficher que l’on fait quelque chose). Pour faire bonne mesure, on sort aujourd’hui la Carte Musique … Elle finance 50% d’un budget d’achat de musique en ligne de 50 euros. Mais elle ne s’adresse qu’aux 15-25 ans et elle s’appuie sur les offres déjà existantes d’iTunes et consorts, et n’améliore donc pas la diversité culturelle. Peu de chance qu’elle profite beaucoup à Gilles Rosine, alors qu’en revanche Lady Gaga…

De nombreux sondages (ici par exemple, et là également) montrent à l’inverse que les internautes seraient prêts à accepter une hausse raisonnable de leur abonnement Internet pourvu qu’ils puissent en échange télécharger légalement les œuvres culturelles de leur choix n’importe où sur le net (et oui, cela concerne également le cinéma et les livres !). Et donc, même sur un site niche très spécialisé dans un genre oublié des grandes plateformes… Une solution de licence globale serait donc à terme largement acceptée. En revanche cette solution ne plait pas aujourd’hui à tous les maillons de la chaine et les obstacles à sa mise en place sont nombreux. On entend par exemple souvent dire que la répartition des droits qui en découlerait serait impossible à réaliser – et donc ceci conforte l’idée selon laquelle aujourd’hui HADOPI, qui prétend surveiller tous ces échanges en est bien incapable – mais il s’agit probablement surtout d’une question de volonté politique, et de passer par-dessus les lobbies des grandes industries et des artistes les mieux représentés qui touchent certainement plus que leur réelle part dans la redistribution des droits… Il s’agit également de sauver une industrie du disque physique qui n’est plus en prise avec la réalité du marché, mais refuse de se transformer. On touche également à des débats sensibles comme ceux autour de la neutralité du net, à la vie privée des internautes mais dont la difficulté ne doit pas empêcher d’en discuter. Est-ce donc une raison pour arrêter d’y réfléchir et voir dans quelle mesure les outils en particulier informatiques, dont nous disposons aujourd’hui et qui sont chaque jour un peu plus performants, ne pourraient pas être utilisés dans cette optique ? A mon avis, c’est tout le contraire.

Allez Gilles ! Hauts les cœurs ! On y retourne !! Et n’oubliez pas d’acheter « Madin’Extension » !!

Graphisme par Schmock



4 comments to Petites réflexions sur le piratage du jazz caribéen

  • le Bananier bleu

    Lisez la suite de la discussion sur la page FaceBook du Bananier bleu : http://www.facebook.com/lebananierbleu

  • Jocelyn Ménard

    Très bon article, qui donne un reflet de la réalité. Les lois du marché de la vente des disques ont complétement changés, il faut nous adaptés. En fait, quand on regarde bien, les petits indépendants comme moi ont plus à gagner avec une utilisation réfléchie de ces nouvelles technologies.
    @+ Jocelyn

  • […] à prendre du recul par rapport à ces évolutions, à réfléchir sur les stratégies – faut-il lutter contre le piratage ? quelle stratégie de vente et de communication ? etc. – et je sens surtout qu’ils apprécient […]

  • […] Il faut mettre sa musique en vente en ligne parce qu’avant tout, c’est un gage d’exposition publique, indispensable pour envisager de remplir un tant soit peu les salles de vos concerts. Il faut mettre sa musique en vente en ligne pour éviter qu’on la trouve uniquement en téléchargement illégal. Vous n’empêcherez pas le piratage (marque indéniable de notoriété !), mais vous proposerez un produit de meilleure qualité, augmenté de bonus introuvables ailleurs (ne serait-ce que le livret de l’album), et donc comparativement plus intéressant. Souvent (pas toujours, ok) les albums sont téléchargés illégalement, et quand ils sont appréciés, achetés ensuite, en ligne, en magasin ou à la fin des concerts. Relire à ce sujet l’article sur le piratage du jazz caribéen. […]

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