Abracadabra in Jazz - Brèves - Jazz

[Abracadabra in jazz] Gérard Lockel, ou l’apostolat du Gwo-Ka moderne

Quand un groupe humain se refuse à reconnaître son essence musicale il y a là quelque chose de désespérant, d’affligeant et de profondément triste. Et c’est pire quand le monde artistique choisit de pratiquer l’ostracisme le plus aveugle à l’égard du musicien le plus créatif en exercice en Guadeloupe. Là c’est le comble qui en dit long sur l’état mental et intellectuel de ces artistes complètement prisonniers de la contingence quotidienne la plus triviale. Qu’un peuple soit aveugle sur son avant-garde, on peut l’accepter, mais que la perspicacité artistique soit absente des esprits évolués, alors il ne reste plus qu’à tirer la sonnette d’alarme.

Jupiter rend sourd ceux qu’il veut perdre. J’ajouterai aveugle et idiot.

Comment peut-on passer à côté de la musique de Lockel et prétendre avoir des oreilles musicales sensibles et critiques ? Mystère de l’ignorance musicale ambiante. Curieuse cécité expliquant l’impudente tolérance pour la musique populaire sans âme sévissant maintenant.

Commençons par l’écoute du disque enregistré à Banlieues Bleues il y a 5 ans : ” Gwo-Ka modenn ” en concert et du récent en solo. Tout de suite nous sommes plongés dans un monde musical original, modal et atonal, pure essence de l’esprit des rythmes gwo-ka entièrement revisités et décryptés, à des années lumières des démonstrations musicales traditionnelles bien conformes et classiques (Ya bon banania) qui sévissent avec délices ici et là en concert et sur les ondes. Le culte musical du passé colonial est souvent une esthétique moralisante, bien-pensante et complice du système.

L’approche de Gérard est l’antithèse de ce culte. Directe, fraîche, directe, simple, lucide, provocante, vigoureuse et explosive. La musique n’est pas la pour nous flatter ou nous parler de ce beau épouvantable temps du passé, ce n’est pas son objectif, elle va par contre nous écorcher vif dans le but de nous décrasser de toutes nos attitudes paralysantes, limitées, aliénées et nous parler de maintenant. C’est Fanon en musique, genre peaux noires et masques blancs. Ce son qui est comme de l’acier fondu, c’est Ogun le dieu forgeron Yoruba déchaîné à nous rendre pur, en nous tapant dessus, à nous délivrer de toute l’hypocrisie accumulée en tant que chien de salon ou de la perfidie de chien de ” razziers ” depuis trois cent ans, pour faire enfin de nous des hommes debout. C’est aussi Oshun déesse de l’amour qui veut nous faire jouir par toutes nos pores, de tous nos sens, et nous rendre enfin cosmiques. Amour cosmique que nous avons rejeté, refoulé, possédés que nous sommes par une religion monothéiste venue d’ailleurs qui a injecté en nos esprits la honte et je ne sais quelle culpabilité, en ce qui concerne notre existence. La musique de Gérard est une musique libératrice, salvatrice, menant à la renaissance, c’est la transe par la communion avec le cosmos. C’est Ashe ou le Jazz.

Gérard Lockel a extrait du gwo-ka les tenants du panthéon Yoruba enfouis en lui, à l’égal de la quête de John Coltrane. Ceci était déclaré perdu à jamais, refoulé par l’aliénation et il fallait que tel Prométhée, il aille chercher ce feu sacré, l’arrache et nous le jette au visage pour nous délivrer de la malédiction. Ce voyage solitaire et initiatique l’a mis hors de portée des autres musiciens dans un chemin impossible à partager car ne pouvant être emprunté que par ceux d’entre nous qui voudraient bien se regarder en totale vérité au plus profond d’eux-mêmes et se donner à la délivrance. Pour bien entendre, il faut déchirer le masque et changer de peau. Et que la résistance à la guérison est tenace !

Il faut d’ailleurs ranger Lockel à la hauteur de Armstrong, Duke, Mingus, Young, Parker, Monk, Coltrane, Miles, Marley, Chano, et beaucoup d’autres encore. Tous ces fils prodigues de la diaspora afro-américaine qui ont franchi le Rubicon et se sont libérés des modèles inculqués, imposés et convenables, ordonnés pour le meilleur ordre possible de la paix occidentale, coloniale et dominatrice et qui, sortis victorieux de ce combat initiatique et rédempteur, se sont imposés au monde. Ils ont ainsi montré le chemin aux humains face à ce monde mortifère.

La musique si d’ailleurs elle vous paraît à la première écoute, impossible, dérangeante, insupportable, c’est que vous vivez une situation conditionnée et elle vous dit ce que vous vous refusez à reconnaître car votre vie a écarté d’elle le principe de vie et de mort et le tragique qui est l’essentiel de notre existence. Et le paradoxe est que si vous sentez cette musique et la faites votre, vous êtes alors sauvés car vous faites enfin partie du monde des vivants et la mort fait partie de vous. Ashe est alors en vous et vous avez le plaisir de vivre.

Il est fantastique et révélateur que le rejet par nous (gens d’ici) de la musique de Gérard, dise finalement notre complète incompréhension de nous-mêmes et de notre existence coloniale. Ce refus de l’évidence de notre terrifiante aliénation paradoxalement désirée et subie se déguise sous un masque serein qui se veut charmant. Voir notre uniforme et émolliente musique zouk love, tellement miroir de notre société.

Il y a d’ailleurs quelque chose de tragique dans la démarche musicale de tous ceux qui jouent au gwo-ka moderne, de ne pouvoir en donner que l’aspect superficiel et plaisant. Oreilles aliénées et conditionnées peu glorieuses, vivant dans une impuissance acceptée de leur condition d’homme culturellement occidentalisé. Toujours cette préséance de la forme truquée et fallacieuse. Le choix de l’artifice qui ne considère que la forme et se refuse à dire le fond. Harmonies et mélodies occidentales, récitées comme se voulant africaines. Quel sinistre surdité ? Masques et encore des masques ! Refuser toujours la réalité.

Erreur terrible et fatale qui est celle de l’attraction horrible du tonneau où l’artiste s’est lui-même enfermé, allant insouciant et inéluctablement fasciné vers la chute fatale, poussé par le courant ambiant, lui sinistrement complice.

DE L’ECHEC ET DE SA FASCINATION COMME MORALE DE VIE, VECU COMME UN DESTIN

Le tragique et l’humour absurde de la réalité actuelle est que le visionnaire Lockel se trouve prêchant dans le désert, isolé et sublime, regardant avec effroi le troupeau devenu moutons de Panurge s’en aller gaiement à l’abattoir. Et pourtant la liberté musicale ne peut être aujourd’hui qu’une démarche individuelle comme celle de Gérard, car les modes sacrés et cérémoniels ont hélas disparu du monde collectif qui avait son rituel musical approprié. Il en va donc de la volonté et de la lucidité de chacun de trouver en lui la traduction du monde qui s’impose pour se libérer de l’aliénation. Ce n’est pas une question de mode mais une vision impérative en exercice constant.

Seul le monde extérieur et ceux qui ici se sont délivrés car ils procédaient d’un autre monde, ont accueilli son discours musical nouveau avec joie et bonheur. Cela fait peu de monde.

Hélas, nul n’est prophète en son pays

Mais… Il n’est pas trop tard pour écouter l’œuvre discographique et aller voir et écouter l’homme à Baie-Mahault près de la Mairie. Faites-le et décrassez vos tympans et esprits.
Plus la musique vous paraîtra difficile plus vous pourrez mesurer à quel point vous êtes devenus sourds à vous-mêmes. Donc allez comme en pèlerinage vous livrer à la salutaire thérapie. La musique c’est une libération. Surtout ici, en Gwada.

La seule défense qui pourrait être la vôtre et serait acceptable esthétiquement pour expliquer votre retard et votre ignorance de l’homme serait de pouvoir vous dire sincèrement ” OK, mais j’écoute Coltrane, Bartok, Mingus, Schoenberg, Monk, Cecil Taylor, Terry Riley, Stravinsky, Charlie Parker, Philip Glass, Stockhausen, Miles Davis …. la musique indienne et arabe bien sur et…donc celle de Gérard ne peut m’être étrangère “. La musique du monde, quoi ! Il en est ! Il est temps d’entendre Gérard Lockel.

URGENT.

Voyez avec lui au 0590 264828 en quel samedi il vous offre sa musique de renaissance dans son ashram à Baie-Mahault.

JAKATA.

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