Brèves

Sakesho wants you to say… Yeah!

Ils sont quatre et représentent aujourd’hui le coeur vivant du jazz caribéen. Ils sont quatre et tous de renommée internationale, tant par leurs carrières et leurs histoires respectives que par leur actualité au sein de Sakésho, le groupe qu’ils ont créé il y a maintenant plus de trois ans. Ils sont quatre qui pourraient aisément se reposer sur leurs lauriers, mais ce sont des mots qu’ils ne connaissent pas. Bien au contraire, ils mettent leurs talents en commun pour notre plus grand plaisir, et seuls les mauvais coucheurs refuseront de taper du pied et de dire “Yeah!” à leur dernier album, “We want you to say…”. Nous avons tenté de rassembler ici leurs portraits croisés en cette fin 2005 et ce début 2006, autour de leur musique et de leurs projets. C’est un peu long, nous nous en excusons [ils sont très bavards !], mais le Bananier Bleu se devait depuis longtemps de proposer à ces quatre géants, Mario, Andy, Michel et Jean-Philippe, un espace à leur mesure, ! Bonne lecture à tous.

LBB : Trois ans après le premier disque du groupe vous sortez “We want you to say… “, le deuxième disque studio de “Sakésho”. Peut-on désormais parler d’un vrai groupe ?

Mario : Oui c’est un groupe. En fait, ça l’était déjà depuis le premier disque, parce qu’avant de trouver le nom “Sakésho”, on jouait déjà ensemble, simplement en mettant nos quatre noms. Et puis on a compris qu’il fallait qu’on monte un groupe. En plus chacun de nous avait sa carrière personnelle, donc c’était mieux de décider d’un nom de groupe. Et donc dès le premier album, on savait qu’on allait quelque part. On a fait ce premier album, on a fait le DVD à LaKasa, et puis ce 2e album, qui en somme a tardé un petit peu. Nous l’avons enregistré au mois de décembre et il est sorti il y a à peu près un mois [NDLR : juin 2005]. Il s’appelle “We want you to say… Yeah” et comme d’habitude, ce sont des compositions, et ensuite, c’est le fruit d’une collaboration des musiciens pour monter l’ensemble.

Michel : C’est un groupe, et c’était déjà le cas pour le premier album. Mais à l’époque Andy Narell habitait encore sur le continent américain, et il était obligé de faire la navette, donc c’était moins simple. On s’appelait souvent mais tout était un peu à la va-vite. Il y avait certains concerts où on se voyait juste la veille, on répétait une fois et on partait. Aujourd’hui il y a plus de proximité, donc c’est plus construit. On a pu consacrer un mois à avoir un vrai programme pour répéter, préparer des morceaux pour le groupe. C’est moins éparpillé, on se connait mieux tous. Du coup ça devient un vrai groupe, il y a un son qui se forme. Il y a toujours eu cette envie, et l’idée du groupe est née dés le début, dès qu’on s’est vus, dès qu’on a joué ensemble. Mais c’est vrai qu’il y a plus de cohésion aujourd’hui, et dans le deuxième album, ca se ressent tout de suite… Le son surtout, tout est plus compact, c’est un album très cohérent, qui nous ressemble et qui porte notre signature.

Jean-Philippe : En fait chacun compose des morceaux pour le groupe, mais on a beaucoup travaillé ensemble en répétition. On apporte la base, et en répétition, on travaille vraiment les arrangements, l’idée, ensemble. Comme on avait beaucoup répété pour ce deuxième album, on est arrivés en studio en sachant précisément ce que l’on allait faire.

LBB : A la base “Sakésho” est une structure musicale assez typée avec piano et steel pan. Comment renouvelle-t-on le discours sur un deuxième album ?

Michel : Oui, les thèmes sont construits comme ça, avec cette structure. Maintenant on peut améliorer en y mettant de la voix, ou des invités… c’est comme ça qu’on arrive à améliorer et c’est un peu ce qu’on a ébauché ici..

Mario : Et bien en fait, je suis sûr, que cet album est plus abouti que le premier, tout en restant dans la continuité de ce que nous avions fait… C’est plus abouti, et avec de très belles compositions et un très beau son.

LBB: L’album est plus varié que le premier. Il y a une touche évidemment caribéenne, mais pas seulement loin de là, avec des ouvertures sur beaucoup d’autres choses, du groove, des influences plus ethniques…

Mario : Effectivement. C’est vrai que Michel et moi avons un peu tendance à vouloir ouvrir la musique, même si on veut garder ce côté caribéen qui fait l’authenticité de “Sakésho”. On est très ouverts sur ce qui est moderne, sur des suites harmoniques pas forcément très logiques, des choses comme ça. On retrouve ce petit côté dans certains morceaux, où on ne sait pas exactement où est le premier temps… où les choses sont un petit peu déstabilisantes, mais c’est justement ce côté un petit peu moderne qui nous intéresse, qui est ce que font un peu les jeunes musiciens de jazz maintenant.

Michel : J’ai toujours pensé qu’il fallait essayer de faire des choses avec à la fois une identité, tout en restant ouvert. Je n’ai pas envie d’enfermer les choses. Même si c’est un groupe caribéen à la base – et on veut toujours mettre des étiquettes – il faut être de notre temps dans le sens où on peut proposer des choses différentes qui font que les gens vont se poser des questions, avoir des doutes : “Tiens, c’est original ça, d’où ça sort ? C’est qui cette voix africaine ?”, “Est-ce que ce sont des antillais ? Est-ce que ce sont des africains, des américains, des européens ?”, tu vois ? Et le son pour moi, il doit être universel.

Jean-Philippe : Je pense que c’est tout de même la continuité du premier, et en fait c’est toujours du jazz, mais avec des racines caribéennes, je dirais même afro-caribéennes. Parce qu’on prend nos rythmes antillais mais aussi en même temps toutes nos influences. Le fait de vivre à Paris nous met au contact de toutes les influences africaines, maghrébines… Il y a vraiment beaucoup d’influences musicales, donc du coup on est vraiment à l’écoute. Pour ça, Paris est un bon endroit… pour la musique d’ouverture.

LBB : Jean-Philippe, accompagner un steel pan qui est déjà à la fois une percussion et un instrument harmonique, est-ce différent d’accompagner un piano ?

Jean-Philippe : Et bien justement, c’est bien résumé, il y a ces deux côtés, mais surtout, c’est un instrument très envoutant, prenant, planant. C’est un peu comme s’il y avait des nappes, des tenues qui sont très belles et c’est vrai que c’est vraiment différent du piano. Mais bon, j’aime beaucoup, Andy est fabuleux en plus, très juste, très mélodique, et surtout, il a un jeu très fluide et très souple en fait. Et moi, je sais que quand je l’accompagne, j’essaie de baisser, notamment dans les chorus, pour qu’on l’entende bien, et surtout, de l’accompagner aussi “plus souple”, qu’un sax par exemple, ou un instrument où, en tant que batteur, tu peux “envoyer” ! En général, les batteurs aiment bien les saxes parce que quand ça s’envole, ils peuvent taper ! Mais pour le pan, j’aime bien le côté souple, envoutant, le son qui tourne avec une couleur si particulière. Je vais jouer un peu plus sur les cymbales que sur la grosse caisse !

LBB: Dans certains morceaux, on se rapproche un petit peu de l’esprit de “Rhizome”… Comment faîtes-vous la différence entre ces deux projets ?

Mario : C’est peut-être plus dans les compositions de Michel. Parce que justement dans ce que j’ai choisi de faire sous mon nom, je vais dans une direction un peu plus “hard”, je peux me permettre d’être un peu plus caribéen que Michel dans «Sakésho». Mais ceci dit, je trouve toujours le moyen d’y insérer des petites choses modernes.

Michel : En fait, c’est tout simple, parce que Rhizome, c’est le projet de Mario et «Sakésho» un projet de groupe, dans lequel je ne vais pas “imposer” quoi que ce soit. Pour « Rhizome », je peux me permettre de proposer des choses. D’ailleurs Mario était venu répéter à la maison, il voulait avoir mon avis, sur la musique, sur le concept… Par exemple il voulait inviter des gens, et il ne savait pas qui choisir. Au départ il était parti sur l’idée de préparer des maquettes chez lui comme d’habitude, de programmer des choses. J’ai au contraire insisté pour qu’il ne fasse pas cette erreur : “Tu veux faire un album qui soit plus jazz, tu dois laisser au musicien que tu invites la possibilité de mettre sa patte, et donc ne rien lui proposer d’autre que des accords sur la partition, lui dire que c’est un 3 temps ou un 6/8 et le laisser faire ce qu’il veut. Si c’est le musicien que tu aimes, il fera des choses qui vont surprendre et ça va emmener la musique ailleurs.” Donc mon influence elle était juste limitée à ça, à proposer des choses et puis si, le seul accord qu’on a eu ça a été de dire ok, on part à deux aux Etats-Unis, les mains dans les poches et tu appelles les mecs sur place et on ira en studio et tu auras le son que tu veux avoir, qui soit un son jazz, le son que tu aimes entendre dans les albums qui arrivent des États-Unis par exemple. Dans “Sakésho”, comme c’est déjà un groupe et comme on se connait, quand on joue les morceaux, on les joue ensemble déjà, et quand on dit mazurka, les gens connaissent, on n’a pas besoin de dire ce que c’est qu’une mazurka. Si tu dis mazurka à Horacio Hernandez, il ne sait pas ce que c’est, donc tu lui dis ce que c’est comme rythme, mais tu ne vas pas t’amuser à lui montrer, tu ne vas pas lui dire qu’il faut jouer comme ci, qu’il faut croiser les bras comme ça… donc tu lui dis ce que c’est, et puis à lui d’adapter et c’est là que ça devient intéressant. Alors qu’automatiquement, avec “Sakésho”, on fait une mazurka, qui est jouée traditionnellement !

Pour ce qui est de la basse, moi j’ai été formé différemment de ce qui se faisait aux Antilles à l’époque : entre le compas haïtien, les boléros et la biguine, le rôle du bassiste, c’était tout simple. Tu t’en tenais à tenir le rythme et les basses, un point c’est tout. Moi, j’ai appris la basse à la camerounaise. Là, je pouvais m’exprimer, donc j’ai plongé dans ce style là, et j’en ai gardé l’influence, c’est évident. Du coup j’ai toujours conçu mes basses mélodiquement. Mais basses sont très mélodiques quand je joue, rythmiques et mélodiques, pour moi c’est une des meilleures écoles en fait. Et ça m’a amené à construire mon jeu différemment. Par exemple j’ai composé un morceau en commençant à la basse, tout en harmoniques, qui est devenu une espèce de morceau latino… c’est un 5 temps, avec beaucoup d’influences latines mais très léger, tout est suggéré, ce n’est pas lourd.

L’autre différence entre les deux projets, c’est le son. Je pense qu’un son de groupe, c’est un son de groupe et un projet c’est un projet. Le prochain projet de Mario ne ressemblera pas à Rhizome. A l’inverse, pour «Sakésho», on cherche tous à avoir un son qui nous soit propre. Il faut que même si tu fais dix albums, à la première écoute, tu puisses dire « ah, c’est «Sakésho» ça », même si c’est un nouveau morceau. Quand Sixun faisait un nouvel album, du premier au dernier, tu avais un cachet, sans qu’il y ait eu un désir de se dire, ah, il faut qu’on fasse attention. Tu ne te poses pas la question de savoir quel son tu as, mais le son est là. Souvent, quand un groupe nait, les gens ne savent pas pourquoi ils veulent faire le groupe, mais ils savent qu’il y a un truc qui se passe et que cette petite étincelle qu’il y a , c’est ça qui fait qu’il y a un groupe, et que les mecs tiennent 5, 10 ou 15 ans

LBB: Un groupe, c’est la gestion d’influences multiples…

Michel : Dans chaque groupe, tu as des identités, des caractères, autant que de musiciens, autant d’influences. Pas de conflits, mais des rencontres. Parfois ça frotte un peu aussi, et au bout, ça donne un son. Par exemple avec Sixun en vingt ans, il n’y a pas eu une fois où quelqu’un a composé un morceau et les choses se sont passées simplement. Dès qu’on apporte des arrangements, des idées, ça part dans tous les sens. Et même quand tu apportes une composition, tu l’entends toi dans ton oreille, et quand tout le monde met son grain de sel, à l’arrivée, ça n’a plus rien à voir avec ton idée de départ ! C’est ce qui fait un groupe, c’est ce qui fait qu’un groupe peut sonner sans que les membres du groupe sachent ce qui va advenir de tel ou tel morceau et c’est ce qui est intéressant, qu’on se surprenne nous-mêmes. Ewa Belia, de Jean-Philippe est un morceau qui nous a surpris nous-mêmes. Quand il a apporté le morceau à la base, c’était un bélia presque traditionnel, et puis on a rajouté les harmonies de Mario, les influences des uns et des autres… pour arriver à ce qui est finalement gravé. Et le cachet est là. Par exemple Andy est quelqu’un qui aime la tradition, qui aime les sons traditionnels des Antilles des biguines et des mazurkas, et moi qui suis pourtant martiniquais, j’essaye de moderniser plus, d’ouvrir et que le cachet mazurka ne soit pas évident, aux yeux des autres en tous cas !

LBB : Effectivement on trouve enfin sur ce disque une composition de Jean-Philippe !

Jean-Philippe : Et oui ! C’est vrai ! [rires] Ewa Belia. Alors en fait ce morceau au départ, je l’ai composé, mais je pensais au rythme traditionnel martiniquais, le bélia. Vraiment j’adore ce rythme là, parce que c’est toujours en l’air, jamais sur le temps précis, comme la mazurka par exemple. Le marqueur est vraiment toujours en l’air, et il y a juste le ti-bois qui marque le temps, et ça me plait, parce que du coup je trouve que ce rythme est lancinant, envoutant. C’est ça l’idée de cette composition, que ça se balade comme ça, sans qu’on sache exactement comment… On sent que c’est quelque chose qui roule, mais si on décortique le rythme, on s’y perd rapidement ! Et puis la cerise sur le gâteau, c’est Angélique Kidjo qui a posé sa voix, et ça donne vraiment une couleur spéciale, d’ouverture justement, vraiment afro-caribéenne. Et je pense que si on avait appelé un chanteur traditionnel martiniquais, ou guadeloupéen, ça aurait été une tendance très caribéenne, mais on voulait vraiment de l’ouverture, et Angélique est parfaite pour ça… et surtout à la fin, elle amène ce côté vraiment africain, le rythme du bélia se dédouble et on ne sait plus où on est, en Afrique, aux Antilles… c’est vraiment intéressant.

LBB : Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de composer quelque chose ?

Jean-Philippe : j’ai toujours eu des idées, mais jamais jusqu’à aboutir véritablement à un morceau, je ne sais pas, peut-être par paresse… Je me suis toujours un peu caché derrière mon instrument. Mais là j’avais vraiment envie, parce que c’est un groupe à quatre dans lequel on est vraiment investis, et c’est motivant. J’avais envie de faire quelque chose d’original par rapport au groupe, parce que l’idée c’était de faire des compositions qu’on n’entend pas ailleurs, qu’il y ait vraiment un style «Sakésho». Mario m’a beaucoup aidé après pour les harmonies, parce que je ne suis pas pianiste. Mais en fait, tous m’ont aidé ! J’avais des idées de base, des mélodies, mais ils ont mis la touche finale, harmonique… et moi j’apporte le côté rythmique… C’est vrai que même dans les autres morceaux, avec Michel, on a apporté le côté rythmique. Par exemple Andy était venu avec un morceau, au départ c’était un calypso et on a proposé de changer. Mario a proposé un ska, mais en plus moderne, enfin voilà… D’ailleurs on moment des répétitions on avait finalement tellement changé la structure des morceaux qu’on avait des doutes, on se trompait à l’enregistrement, “C’est une fois, là ?” “Non deux…”, on était obligé de reprendre nos notes !

LBB: Cet album a obtenu trois étoiles dans JazzMan…

Mario : Ce qui est pour moi largement insuffisant!

 

LBB: Finalement presque un peu décevant. Est-ce le problème récurrent des musiques trop métissées, finalement acceptées ni d’un côté ni de l’autre ?

Mario : Non, je ne crois pas. Je crois que la vérité c’est qu’en France les journalistes sont très frileux, et que même s’ils pensent quelque chose, ils ont du mal à dire les choses vraiment. Même pour Rhizome qui a obtenu pourtant quatre étoiles, – parce que pour moi ça aurait dû être “Choc” ! Moi je suis convaincu que les journalistes s’observent entre eux, et attendent celui qui osera le premier. Je pense que les journalistes ont besoin de confirmations les uns des autres. C’est-à-dire que si je sors un autre disque dans l’esprit de “Rhizome”, peut-être que là, même s’il est peut-être moins bien que “Rhizome”, et bien, j’obtiendrais le maximum… vraiment, je suis persuadé de ça. Il n’y a pas beaucoup de prise de risque chez les journalistes. Bon, il est vrai aussi qu’ils reçoivent énormément de disques, et du coup il y a énormément de choses sur lesquelles ils zappent parce qu’ils n’ont pas le temps. Mais en même temps ce qui est bon et ce qui ne l’est pas est souvent très vite décidé. Et ça peut avoir des conséquences assez néfastes. A l’inverse, sur les sites internet aux Etats-Unis, “Sakésho” est souvent beaucoup mieux côté !

LBB : Quel est justement l’accueil réservé à “Sakésho” hors de France ?

Mario : “Sakésho” est un groupe qui tourne surtout aux Etats-Unis et dans les Caraïbes, beaucoup moins en France… mais ça viendra ! J’espère… ou tant pis ! En France on est tellement – mais c’est pour tout, pas seulement la musique – on est tellement conservateurs, tellement frileux de ce qui est, on a tellement peur des découvertes qu’on passe à côté de plein de choses et que tous les gens qui ont envie de créer, que ce soit dans la musique ou ailleurs, ils se cassent !


Entretiens réalisés
de juillet 2005 à février 2006
Christophe Jenny

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