[Ut musica poesis] Le Gourou des Immatières

Kenny Garrett - LaKasa 2003
Kenny Garrett – LaKasa 2003

L’une des dernières scènes du film « Matrix » montre le moment précis où Néo voit la structure interne de la matrice. Morpheus est heureux. Néo est l’élu celui qui sauvera la race humaine. Celui qui a su se débrancher d’un système aveuglant, et recouvrer la vue. Une vue perçante qui dénoue toutes les énigmes du visible. Une vue qui tient le visible à distance. Et c’est parce qu’il sait de quoi est fait ce visible, en l’occurrence un programme informatique, qu’il n’est pas dupe. Il peut maintenant arrêter le temps.

Voilà en somme le pari que l’artiste doit relever à chaque représentation : persuader le public que c’est lui l’élu. Convaincre l’auditoire de marcher dans ses pas, l’emmener vers des sentiers de traverse qu’il ne soupçonnait pas, le tirer vers le lieu où le terrain s’élève, et d’en haut lui montrer ce qu’il ne pouvait pas voir. Bref, permettre à tous ceux qui l’écoutent d’accéder à une autre dimension de la perception. Pas la dimension de celle dont nous usons pour nous repaître de stimuli redondants et pauvres. Mais une qualité de perception qui pose l’œil et l’oreille, mais aussi le corps tout entier comme organe d’hyper réceptivité. Tension du corps au-dessus des tensions de la musique.

A ce jeu de rôle, Kenny Garrett s’en sort magistralement. Les notes sortent de son saxophone à un rythme effréné. Malgré la vitesse, elles s’égrènent distinctement comme un flot continu de perles.

Presque violemment la musique s’impose. Mais ce n’est pas la musique qui est violente, c’est la distance qui nous en sépare.

Kenny Garrett - LaKasa 2003
Kenny Garrett – LaKasa 2003

La lumière du jour n’est pas aveuglante pour ceux qui se lèvent tôt le matin et qui agissent dans sa clarté. Elle blesse les yeux de ceux qui se sont habitués à l’instable et faible lueur des lumières artificielles.

Kenny Garrett est le dernier saxophoniste de Miles… Je revois encore les images d’un concert live, où Miles, mâchonnant son Chewing-gum pointe sa trompette avec micro devant le sax de Garrett. « -Vas-y, vas-y », semble-t-il lui murmurer à mesure que ce dernier projette dans l’espace ses notes hypnotiques. Rétrospectivement je me suis rendu compte qu’il opérait dans le même temps une aimantation des âmes. Que, tel un gourou des immatières, il maintient son auditoire en lévitation à force de réitérer les tensions.

Tous ceux qui ont joué avec Miles ont gardé un peu de ce « feu sacré »…

Le passage de la pénombre à la lumière ne ménage jamais la rétine. Ce qui est violent donc n’est pas tant le passage, c’est l’écart, c’est le brusque dénuement de nous–même devant l’évidence. Quelle évidence ? Celle qui nous renvoie à notre propre état et qui révèle l’instant d’un concert à la Kasa, en face de l’aveuglante lumière, l’immense profondeur de nos leurres.


Photos copyright “LaKasa Music” , prises lors du concert de janvier 2003

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