La grande interview

LBB : [Lisa] Venue plus tard à la musique en tant que professionnelle, ta “carrière” est encore en plein développement. Tu composes beaucoup, et tu viens de monter ton 4tet (avec Joe Quitzke, Eric Mouchot et Julien Omé). Un projet d’enregistrement est en cours.

Lisa : Pour mon projet personnel j’essaie de trouver la musique que j’ai en moi. Et parfois c’est surprenant parce que ça ne va pas du tout là où j’aurais pensé ; c’est vraiment une démarche créative et je me rends compte que plus ça va plus le son du groupe se précise. Je viens de changer ma formation, je suis passé de contrebasse / piano à basse et guitare… c’est un peu aussi pour moi la découverte de la création et de la composition. Effectivement quand j’aurais terminé le conservatoire, je vais réfléchir à faire un enregistrement, quelque chose d’un peu plus conséquent.

LBB : [Lisa] Dans un registre très différent, mais qui là encore reflète ton intérêt pour les cultures métissées, tu joues régulièrement avec Ayoka, groupe mélangeant les influences, caribéennes, africaines et européennes. Comment écrivez-vous le répertoire du groupe, est-ce un travail commun ou bien chaque membre apporte t-il ses influences et compositions ?

Lisa : Oui, c’est un groupe qui a déjà une petite vie derrière lui, avec des changements… On a un batteur qui vient de Côte d’Ivoire, et qui apporte toute la tradition des rythmiques africaines et puis aussi l’afro-beat. Notre bassiste est antillais, avec toute la tradition de la basse afro-caribéenne et donc à eux deux ils ont vraiment un jeu et un groove particulier. On a la chance d’avoir un guitariste qui s’adapte très bien à ça, parce que c’est vrai que dans ces musiques là, africaines ou antillaises, la guitare est très présente. Au départ le son du groupe avait un peu été inspiré par des albums comme The Rise de Julien Loureau. Après ça s’est africanisé et c’est devenu plus Fela, Omar Sosa… On apporte chacun des idées de compositions avec un thème simple et, ce qui est assez étonnant dans ce groupe et que je n’avais jamais vécu avant, c’est que l’arrangement se fait de manière hyper fluide. C’est un vrai travail de groupe, très spontané, oral… En général c’est plutôt moi qui vais avoir le côté « Bon, là c’est bon, on s’arrête et on fixe. » alors que les autres apportent des idées sans arrêt. Rien n’est vraiment écrit.

LBB : Vous venez en Guadeloupe aujourd’hui parce que Rhoda Scott a monté un Ladies 4tet et que le thème du Festival est « Femme, femme quand tu nous jazz… ». Faut-il encore aujourd’hui provoquer et pousser pour entendre des femmes dans le jazz ?

Sophie : Sans doute faut-il en passer par là… Mais ça a quelque chose d’extrêmement vulgaire de trivial et d’obscène de réunir des musiciens – des musiciennes ! – juste parce qu’elles sont femmes et se distinguent des hommes… par quoi… une absence de calvitie… ou autre chose ! C’est uniquement un argument commercial déguisé en défense des minorités !

Julie : C’est vrai qu’être une femme dans ce milieu, ce n’est pas facile tous les jours. Mais les choses ont évolué depuis ces dix dernières années. Les mœurs évoluent, même si le mouvement reste lent ! En ayant plus d’expérience, j’ignore maintenant les remarques désobligeantes que j’entends, mais au début c’était dur d’entendre les hommes dire que ça les faisait flipper, une fille à la batterie…

Lisa : C’est un grand débat et plus j’en parle moins je trouve de réponses à ces questions ! La société a évolué, et finalement le jazz et la musique, c’est un aspect sociologique parmi d’autres. Ca a longtemps été une musique où il y avait assez peu de femmes, bien qu’en même temps il y en ait toujours eu quelques unes, des pianistes, des instrumentistes à vent, il y a eu la tradition des big-bands féminins dans les années 50… Par contre il y a toujours eu des chanteuses… A partir du moment où une femme musicienne chante, ça la met aussi dans un autre créneau. Effectivement aujourd’hui c’est encore marginal, et je comprends qu’on fasse un festival ou une scène dans un festival intitulée « Jazz au féminin » comme on voit souvent. Mais si ça devient un argument marketing ou une manière de créer l’évènement, c’est un peu dérangeant, et puis au bout du compte on aimerait bien qu’on arrête de nous mettre une « étiquette »…

LBB : Il faudrait que ça passe de « quota » à « normal », qu’on ne se pose plus la question…

Lisa : C’est ça. Et d’ailleurs c’est le cas pour certaines femmes musiciennes… Carla Bley, par exemple, et Rhoda bien sûr… je pense qu’elle n’a pas été cataloguée toute sa vie. C’est Rhoda Scott, point à la ligne. En ce moment il y a un peu une mode d’en parler, de faire des articles, de faire des festivals autour de ça, donc pour nous c’est une lisibilité, mais une fois de plus ce n’est pas la peine de mettre un tampon avec un label. Je pense qu’au bout du compte c’est la musique qui l’emporte et tout ça c’est aussi un truc de journaliste ou de programmateur… Il y a beaucoup de gens qui ne se posent pas la question et puis effectivement de temps en temps il y a des mecs encore un peu machos, qui ont un petit souci avec ça, qui nous font un peu des réflexions, ça dépend vraiment et on ne peut pas trop généraliser. Mais c’est drôle parce que je discutais récemment avec Sébastien Llado, tromboniste qui jouait dans le dernier ONJ, et lui, il a carrément monté un groupe avec des filles, avec Julie justement, et je lui demandais pourquoi, et là c’est la troisième étape, des musiciens qui choisissent de jouer avec des femmes musiciennes pour des raisons musicales. Lui trouve que là il se passe autre chose dans la musique… il parlait de rapport de force : le côté performance, agressivité où chacun prend le pas sur l’autre -bizarre façon d’envisager la musique d’ailleurs- et bien là, c’est un truc différent, et pour lui ça le faisait avancer musicalement. Mais il ne faut pas tomber dans l’excès inverse, dire que les femmes jouent différemment, que c’est tout dans l’écoute, parce que parfois ce n’est pas vrai, il peut aussi y avoir un rapport de force… enfin une fois de plus on ne peut pas généraliser… et à mon avis le truc c’est la mixité !

2 réflexions sur “La grande interview”

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