Disques

Trois voix, trois voies…

Trois albums récents, aux points communs remarquables, et qui révèlent  néanmoins une très grande diversité. Tous les trois de cette année , ils touchent tous au jazz caribéen, et sont, de plus, des albums de voix. Ajoutons pour faire bonne mesure que dans leur genre, ils sont tous de haute tenue.

Pour ce qui est de leur particularités,  je vous laisse juge.

« Beginning » est le premier album de la jeune chanteuse guadeloupéenne Tricia Evy, avec son trio complice formé avec Jean-Michel Bordier (g) et Xavier Richardeau (sax), et entourée de quelques invités parmi lesquels Thomas Dutronc ou encore Thierry Fanfant. Le répertoire de Tricia puise essentiellement dans les standards du jazz et des Antilles mais plusieurs compositions du trio figurent également au programme. « Beginning » s’inscrit dans la tradition du jazz vocal swing, et vaut déjà à Tricia Evy un succès d’estime bien réel, qui se traduit par des concerts dans le monde entier. Après l’Olympia en janvier à l’occasion du festival Carib’In, un été de tous les festivals en France et même un peu plus loin, elle était en Australie encore récemment ! Sa voix chaude se situe quelque part entre Ella (pour les anciens) et Diana Krall (pour les récents). Un disque intimiste certes, mais qui sait aussi s’emballer quand c’est nécessaire (Everything I’ve got, It’s all right with me). Mention spéciale à Jean-Philippe Bordier qui nous ravit avec un son et un jeu de guitare tout en finesse. De son côté Xavier Richardeau apporte son expérience à l’ensemble. Ses collaborations avec David Fackeure lui permettent d’être toujours juste sur « Fanm Matinik Dou » ou encore « Douvan pote Doudou ». Un petit détour par le jazz manouche de Django (« Nuages ») et un standard de la chanson française (« Je me suis fait tout petit » de Brassens) complètent parfaitement le tableau.

Jean-Paul Elysée, lui, n’en est pas à son coup d’essai. « Baylavwa » est en fait son troisième album, après des reprises de Cole Porter (« Vocal Porter » en 2006) et un disque de jazz swing, « Pourtant » paru l’an dernier – et que je vous recommande également au passage. Le martiniquais se tourne cette fois vers la Caraïbe et monte pour l’occasion un quintet vocal de qualité avec Hubert Colau, Thierry Fred François, Léo Rafael et Olivier Thétis. Là encore, les standards sont au rendez-vous (« La guadeloupéenne », arrangé par Thierry Vaton ou bien « La rue Zabime »), mais le tour de force réside dans la nouveauté insufflée à ces airs que l’on croyait parfois trop rabâchés. Jean-Paul Elysée n’hésite pas non plus à s’attaquer à quelques monuments plus récents comme le « Pei mwen jodi » de Mario Canonge, dont la trompeuse évidence repose en fait sur une complexité qui donne des sueurs froides aux meilleurs interprètes ! Le répertoire s’ouvre encore plus largement avec « Day O », popularisé par Harry Belafonte, et un classique de Bob Marley (« Turn your lights down low »). Les arrangements et les orchestrations variés rendent l’album particulièrement réussi et agréable. « Baylavwa » est soutenu par Thierry Fanfant – décidément incontournable, mais ce n’est pas une surprise, Pierre Boussaguet – déjà complice sur « Vocal Porter », Michel Alibo, Allen Hoist, Sonny Troupé, Dédé Saint-Prix, rien que ça… Surtout, aucune faute de goût et la grande qualité des interprétations confirment l’entrée de Jean-Paul Elysée dans la cour des grands.

Alain Jean-Marie n’est bien sûr pas chanteur. Mais sa compagne, si. Avec Morena Fattorini, ils signent « Abandon à la nuit », accompagnés de percussions et de cordes -Roger Raspail, qui était également présent sur le précédent album d’Alain en quartet, « Gwadarama », Vincent Ségal au violoncelle et Xavier Desandre Navarre (percussions). Ils nous offrent un univers encore à mille lieux des deux précédents. Morena Fattorini met son chant lyrique au service de Fauré, Purcell, Gesualdo, Hermeto Pascoal ou encore Manuel de Falla. Avec la sensibilité qu’on lui connait, Alain Jean-Marie trouve un chemin étroit entre classique et jazz, une voie qui relie tous ces compositeurs pourtant si différents, et l’évidence de leur parenté nous saute aux oreilles. Le baroque et la musique contemporaine du début du XXème siècle n’ont jamais paru aussi proches, et lorsque Alain enchaine sur un blues, on se demande un instant s’il ne serait pas de Purcell lui-même – me revient en mémoire dans la même veine, l’interprétation époustouflante de Scarlatti par Enrico Pieranunzi. L’approche lyrique de Morena Fattorini ne doit pas effrayer l’auditeur : le résultat est tout simplement beau ! Le piano d’Alain Jean-Marie est toujours aussi merveilleux de justesse, d’à propos, d’inventivité et de sensibilité et le mariage des deux nous plonge dans un voyage musical riche et étonnant. En un clin d’œil à son maitre et ami, Alain referme l’album sur une composition d’Al Lirvat, (« Mais ça pas possible »), une petite touche de légèreté…

Après cela, difficile de ne pas voir la Caraïbe comme terreau fertile de la diversité qui fait sa richesse aujourd’hui. Les Antilles ont de véritables talents… et ils s’expriment ici. Et nous ne sommes pas au bout de l’idée : Thierry Fanfant vient de sortir son deuxième album, et Jacques Schwarz-Bart a exporté le ka-jazz au Japon. Nous y reviendrons très prochainement. Je profite de cette petite revue pour rajouter un mot sur l’effort fait par chacun de ces artistes en ce qui concerne le packaging de leurs albums. A une époque malheureusement de plus en plus dématérialisée, ils ont tous les trois proposés des objets qui font envie : digipack pour Tricia Evy et Jean-Paul Elysée, graphisme soigné (« Beginning ») et chaleureux (« Baylawva »), illustration originale (« Abandon à la nuit ») et dans tous les cas des livrets clairs et complets… Du bel ouvrage qui fait plaisir !

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